Universités : plus de 20 ans de politiques néfastes
Texte donné aux Assises des universités et de la Recherche (Paris, septembre 2026)
Quelques leçons tirées des États Généraux (EG) de la Recherche de 2004
Il y a un peu plus de 20 ans, les coupes budgétaires adoptées au temps de Chirac, Raffarin, Fillon, Haigneré ont organisé une brutale diminution des recrutements de Chargés de Recherche (CR) et Directeurs de Recherche (DR) dans les organismes (CNRS, INSERM, IRD, INRA,…). Juste pour mémoire rappelons quelques éléments de ces années : 2002 réélection de J. Chirac au second tour face à JM LePen, 2003 bras de fer entre le mouvement social finalement désuni et le gouvernement autour de la réforme Fillon qui accroît fortement pour les fonctionnaires le nombre d’annuités de travail pour obtenir une retraite à taux plein. Dans le secteur enseignement jusqu’au supérieur le mouvement de grève est puissant et fortifie une combativité qui s’avèrera disponible. Le collectif et le mouvement social autour de « Sauvons la Recherche » (SLR) s’inscrivent dans ce moment. Face aux coupes budgétaires, ils ont alors, en réaction, aggloméré et mobilisé progressivement, pour schématiser, trois types d’acteurs aux motivations distinctes mais convergentes pour réclamer le rétablissement de ces emplois et plus largement une relance du financement de la recherche.
Présents parmi les premiers et en nombre dans la rue et dans des collectifs locaux en particulier à Paris, les doctorants et jeunes docteurs jouaient là une sorte de survie ; pour leur part, menacés d’une forte diminution des crédits, de leur main d’œuvre et donc de la force de travail collective de leur labo, les directeurs d’unité de recherche, se sont très vite placés en pointe de la contestation (par des démissions collectives de leur responsabilité) en particulier dans le secteur bio-médical (on peut citer ici Alain Trautmann, Axel Khan, Francis-André Wollman), enfin, à leurs côtés (avec en aiguillon les organisations syndicales les plus implantées SNCS, SNESUP et SNTRS) la majorité des personnels de la recherche et des universités déjà en souffrance face à la massification de l’enseignement supérieur et à l’alourdissement des conditions de travail préjudiciable à
la recherche et à l’ordinaire de leur vie. Mobilisés ensemble pour contribuer à cette coalition puissante qui a fait plusieurs fois de 2003 à 2004 la Une des journaux (i) jusqu’aux journées des Etats Généraux de Grenoble enoctobre 2004 et au document de synthèse qui en a résulté. L’organisation de ces débats (entre mars et octobre 2004) débordait le cadre de SLR et des organisations syndicales, via le Comité d’Initiative et de Propositions (CIP), né d’une lettre de mission du premier ministre et doté de quelques moyens.
Il n’est pas question ici de faire une chronique de l’année 2004 mais plutôt d’analyser quels intérêts et quelles forces ont pu toutefois détourner une aspiration fédératrice et confiante en faveur de la science et l’enseignement supérieur en le désastre que nous (acteurs de la recherche,
jeunesse, et finalement pays tout entier) subissons et qui motive nos actions et initiatives actuelles. Réfléchir aussi aux faiblesses de notre côté.
Distinguer les différents moments de cette année 2004 est instructif.
• Janvier-mars : manifestations ; mars : mise en route du CIP avec pilotage initial très lié au prestige académique ;
• avril-juin : élargissement de la préparation des EG via les CLOEG (ii) les organisations syndicales ;
• juillet-août : tentatives de synthèse et de mise en forme d’options en comité réduit;
• septembre : retour vers les personnels et le public via une sorte d’embryon de réseau social piloté par Bertrand Monthubert (iii) afin de collecter les avis sur le texte préparatoire des EG.
Pour y avoir participé comme Maitre de conférence d’une université non parisienne, membre un temps du bureau de SLR et dirigeant du syndicat SNESUP, je veux témoigner de la grande diversité des points de vue et pistes de réformes envisagées comme du fort désir partagé de voir aboutir et se concrétiser pour la recherche en France le processus lancé : Etienne-Emile Beaulieu, Edouard Brézin, Françoise Héritier (iv) par exemple n’ont pas écrasé de leur autorité scientifique la logique collective.
Très intéressés par ce mouvement, tous les partis politiques (hors FN, non invité) ont envoyé des représentants à Grenoble à la fois pour prendre date avant la présidentielle de2007 et pour en repérer les forces et faiblesses afin de procéder à leur propre tri parmi les pistes de changement mises en avant… comme pour cibler leurs meilleurs relais dans le milieu de la recherche et de l’enseignement supérieur. Le rétablissement de postes de CR, des promesses pour le budget 2005 et l’annonce des EG, comme la pression sur leur propre situation et travail, ont causé un fléchissement aux démonstrations et manifestations publiques des doctorants et jeunes docteurs dès le milieu de l’année 2004.
Restaient mobilisés les deux autres groupes, que nous avons identifiés précédemment, aux propositions et priorités assez distinctes. Augmenter et simplifier les financements en évaluant davantage, favoriser les logiques de laboratoire (en pensant taille critique) et les regroupements territoriaux, envisager un statut unique d’enseignant-chercheur aux obligations modulables (en gros) pour les directeurs d’unité d’un côté; de l’autre pour les personnels de base et leurs organisations syndicales il fallait plutôt renforcer le financement public, créer des emplois et des conditions de travail plus épanouissantes (en gros). Notons que c’est d’ailleurs dans cette perspective, dans l’élan des mobilisations de mars 2004, que s’est créée « par la base » la Conférence Permanente des sections du CNU (CP-CNU)-associant à égalité PU et MCF- pour garantir le métier et le statut d’enseignant-chercheur dans la diversité de ses déclinaisons disciplinaires (en particulier pour défendre la spécificité des SHS), en rêvant de contrebalancer le rôle joué par la Conférence des Présidents d’université (CPU) auprès des pouvoirs publics.
Dans les conclusions des Etats Généraux, toutes les pistes évoquées apparaissent, certaines avec des formes interrogatives mais, comme on le sait, l’histoire ne s’arrête pas avec un texte.
Dans ce maelstrom d’idées, le monde économique libéral dominant, les forces de droite qui le sert, plutôt disqualifiées par le bilan des années Chirac, n’ont puisé que le renforcement de l’évaluation des personnels (je passe sur le discrédit manifeste quelles leur vouaient) et le mot « innovation » servi à toutes les sauces en particulier pour associer au maximum la recherche publique dans toutes ses formes et des dispositifs budgétaires aux résultats financiers des firmes privées. Pas de quoi susciter l’adhésion des personnels et étudiants, assez pour rallier une partie des directions des grosses structures de recherche. C’était aussi installé dans le débat l’aspect enseignement supérieur universitaire caricaturé pour le public en formations non professionnalisantes (opposé à celui des Ecoles d’Ingénieurs). Depuis les années 80, en France, on peut dire que travaille, au fil des aléas économiques, la contradiction entre allongement des études et chômage des jeunes, enjeu aiguisé encore par le coût des formations post-bac (à l’époque largement publiques) supportées par le budget de l’Etat. Une idéalisation bien orchestrée du prétendu modèle universitaire des USA et l’exagération frénétique de deux indicateurs marginaux de l’enseignement supérieur - taux d’échec en Première année et classement de Shanghai- ont conduit en ces années la plupart des forces politiques et des médias à tirer à boulets rouges sur l’organisation des universités…mais pas sur leur sous-financement !
Le paradoxe des EG, c’est qu’ils ont quasiment livrés, à l’insu de l’immense majorité de leurs participants, les clefs du pire. Qu’on en juge : dès fin 2004 redéfinition et extension du Crédit Impôt Recherche (CIR), puis projet de Loi d’Orientation et de Programmation pour la Recherche et l’Innovation (LOPRI) combinant la création de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR en février 2005) et prémices de la funeste loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU adoptée en août 2007) comme première loi du quinquennat de Nicolas Sarkozy.
En amont de 2007, tant l’entourage de Nicolas Sarkozy que le PS et d’autres, ont repris à leur compte les conclusions des EG maintenant le flou dont elles étaient restées enveloppées malgré les tentatives dès décembre 2004 et par la suite de clarifier celles-ci entre SLR et les principales organisations syndicales. Si ces dernières n’ont pas vraiment eu l’oreille des partis de gouvernement, les Régions et leurs directions dominées par le PS et une large partie des présidents d’université organisés dans la CPU se sont fait de plus en plus actifs (v), envisageant d’être largement bénéficiaires d’une sorte de big bang dans l’organisation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Concentrer les moyens sur quelques établissements, quelques chercheurs d’exception, les « meilleurs » étudiants et satelliser à une échelle régionale tout ce qui ressemble à de l’enseignement supérieur et à de la recherche, doter universités et surtout présidents d’une très illusoire autonomie de choix scientifiques, pédagogiques et de recrutements (personnels et étudiants) leur est apparu comme une aubaine inespérée pour dépasser les compétences jusque-là reconnues aux Régions et d’installer des interlocuteurs prétendument forts (car débarrassés des mécanismes de la démocratie universitaire issus de 1968 et 1981) à la tête des universités.
Le résultat est patent aujourd’hui, beaucoup d’entre nous, j’en étais, l’avaient dit dès l’origine (vi).
Il convient de reprendre les justes termes des constats, débats et des propositions avancées en 2004 en effaçant tout ce que les pouvoirs politiques depuis ont érigé en fausses réponses : ANR, HCERES et bien sûr LRU et ses suites (loi Fioraso, Pacte, LPR,…). Un indispensable nouveau cadre impose aussi de se défaire de l’actuel CIR comme du laisser-faire en matière d’enseignement supérieur privé. Le monde a certes changé, nos concitoyens mesurent mieux qu’il y a 20 ans les enjeux scientifiques du climat, de l’énergie, de l’Intelligence Artificielle (IA), mais qui mieux que nous, sur le front de la connaissance, peut-il s’en dire inspiré ? Qui aujourd’hui parmi nous croit encore que la systématisation des fondations universitaires va donner des moyens significatifs aux universités ? Que le mécanisme des responsabilités et compétences élargies (RCE) incluant la gestion de la masse salariale dans le budget des établissements est une manne ? Que les primes et leur gestion locale (et chronophage) ont la moindre vertu incitative ? Que la mise à mort du service public de la recherche et de l’enseignement supérieur par la multiplication, sur un modèle quasi féodal des statuts des établissements, telle que l’envisage l’actuel ministre produira du mieux?
Reste à ne pas reproduire nos faiblesses. Elles ne tiennent pas à ce qui nous anime presque par essence : la dualité coopération/compétition. Elles viennent grandement, et ce n’est pas original, de la concurrence entre les formes et forces capables de porter l’esprit de ces Assises. Et être lucides : il n’y a pas que des échecs dans les mobilisations collectives, songeons à la victoire contre le Contrat de Première Embauche (CPE) en 2005 dans les années que nous évoquons ici, aux reculs infligés aux plus néfastes des intentions des pouvoirs politiques (externalisation aux énarques de la direction des universités, diminution drastique de la part des étudiants dans les conseils en 2007, modulation de service des enseignants-chercheurs, en 2009…). Reconnaissons notre pluralité et nos différences, ne cherchons pas la martingale absolue, qu’elle se baptise SLR, SLU, Comité Jean-Pierre Vernant, RogueESR (vii ) Assises,.. pour s’ériger en médiateur et interlocuteur unique du pouvoir. Choisissons maintenant de nous en remettre à l’imparfaite démocratie de la recherche et de l’enseignement supérieur pour valider ou pas des options législatives et règlementaires de futurs gouvernements me parait essentiel : CNESER, Comité National (CoNRS) et CP-CNU devraient être les garants de nos travaux sous les yeux ouverts de notre communauté et de nos concitoyens.
i Le Monde par exemple de janvier à octobre
ii CLOEG = Collectif LOcal des Etats Généraux
iii B. Monthubert, mathématicien, animateur du site internet SLR dès 2003 avec A. Trautmann
iv E-E. Beaulieu, Biologiste, Académie des Sciences, E. Brézin, Physicien Académie des Sciences, F. Héritier, Ethnonogue, Collège de France
v La loi LRU et le rôle de la Conférence des présidents d’université, Isabelle Guinaudeau, Sabine Saurugger
Dans Revue française de science politique 2018/2 Vol. 68, pages 319 à 342, Éditions Presses de Sciences Po
vi Les ravages de la modernisation universitaire en Europe, Histoire & Sociétés- Revue européenne d’histoire sociale n°25-26, 2008
vii SLU : Sauvons l’Université, Comité Jean-Pierre Vernant, RogueESR, collectifs éphémères, fonctionnant pour l’essentiel par réseaux numériques.









